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Nicolas Jurnjack : « Le style français, en coiffure, cela s’apprend »

2/10/2019 | Coiffure | Siska von Saxenburg

 

INTERVIEW. Le fameux «chic français» qui faisait recette dans le monde entier est-il encore au rendez-vous ? Rien n’est moins sûr, regrette Nicolas Jurnjack, habitué des runways et des shootings de mode. Le coiffeur star dénonce la dictature du «quick service» et la course à la rentabilité. 

Profession bien-être : French Touch, chic français… Existe-t-il vraiment une «patte» française en coiffure ?

Nicolas Jurnjack :En tout cas, elle a existé ! «Un je ne sais quoi», «Très Paris», «un look rive gauche» : c’étaient les mots que l’on pouvait entendre un peu partout, pour évoquer notre style. Un style porté pendant des décennies par la jet set, mais aussi les stars de cinéma. Notre histoire, notre patrimoine et la coiffure française ont été forgés par d’illustres coiffeurs du siècle dernier : Guillaume, Antoine, les sœurs Carita, Alexandre, Patrick Ales, Bruno Pittini, Jacques Dessange, Jean-Louis David, Maniatis et tant d’autres ! Ils ont su ancrer la qualité française dans le paysage mondial.

Que s’est-il passé ?

Il s’est passé… l’essor des franchises de coiffure et des licences de marque, au début des années 80. Sous l’influence des grands groupes cosmétiques, le marché a littéralement explosé. Et le fameux «chic français» a commencé à se perdre, à se diluer jusqu’à disparaître pour des raisons de rentabilité. C’est le début des process rentables : une coupe standard sur n’importe quel visage, une prestation en 35 minutes maximum, le tout normalisé, planifié pour des raisons de rentabilité.

Nous étions les champions du glam, de la séduction, de la sophistication. Les grandes enseignes nous ont amené le neutre, des looks passe-partout. Quelques petites modifications ça et là, mais, grosso modo, chaque année, on retrouve les mêmes looks partout. Ce qui fait la nouveauté, ce sont des coupes asymétriques, bizarres, parfois importables, des couleurs plus extravagantes les unes que les autres, en fait, une touche très british, voire rock, très loin de l’élégance à la française. 

N’est-ce pas une vision un peu passéiste de la coiffure ?

Absolument pas. A l’étranger, il y a toujours une grande appétence pour ce french style. Cela fait 35 ans que la presse de mode internationale me demande de réinventer les «looks français typiques». Et pas seulement aux Etats-Unis ! Les Asiatiques, eux aussi, en sont très friands !

Nous avons énormément d’atouts sur la scène internationale : une expertise hors du commun, et pas seulement en coiffure mais aussi pour les soins capillaires, le maquillage et les accessoires de cheveux. Mais pour transmettre cette vision, il faut prendre conscience de notre patrimoine culturel en matière de coiffure et d’esthétique. Or, j’ai vraiment l’impression que le coiffeur d’aujourd’hui manque cruellement d’une culture que ses prédécesseurs ont mis longtemps à installer.

Un exemple ?

Le style français, attaches, chignons, cela s’apprend. Cela paraît ringard aujourd’hui aux yeux d’une nouvelle génération de coiffeurs. Or, beaucoup d’entre eux ont oublié que la prouesse technique n’est là que pour embellir une femme. Et pas pour prouver que l’on est une machine de guerre aux ciseaux.

Je ne pense pas qu’un coiffeur de franchise puisse aujourd’hui savoir ce qu’est le chic français. Il est soumis à la dictature du «quick service» et du tsunami des marques. Et entretemps, les coiffeurs britanniques, américains et asiatiques se sont engouffrés dans la brèche. Ils y ont vu une opportunité unique, car ils étaient pour la plupart dépourvus de culture esthétique. Tout ce que nous savions faire depuis des siècles, ils l’ont repris à leur compte, puis simplifié et vulgarisé au point de le rendre basique et insignifiant.

Ils ont pu le faire facilement, car les Français ont la fâcheuse habitude de se réveiller quand le train a quitté la gare. Et de s’épuiser en querelles politiques et conflits d’intérêt. La force des Anglais est de faire front ensemble, et d’être british avant tout. Essayez d’ouvrir un salon de coiffure français à Londres : vous n’aurez pas un chat. Ouvrez un salon anglais à Paris, votre planning sera gonflé à bloc.

Les Américains ont pour eux la force financière et les moyens logistiques. Quant aux Asiatiques, ils ne manquent pas de talent et ne regardent pas à la dépense pour conquérir le marché. Et ils comprennent vite.

On n’a pourtant jamais autant parlé du « made in France » ?

Je sens comme un vent de panique, dû à la réforme de l’apprentissage. On s’intéresse enfin à notre patrimoine culturel et esthétique : il était temps ! Nous avons des centaines de milliers de jeunes coiffeurs en CFA, lycées techniques, écoles privées qui ne demandent que cela. Mais ils partiront en salons juste avec ce que l’on leur aura donné. La réforme de l’enseignement n’a jamais été aussi urgente.

Je ne pense pas me tromper en prédisant que nous allons voir apparaitre de nombreuses académies, venues d’outre-Atlantique, d’Angleterre, d’Asie ou de Scandinavie en moins de dix ans. Et derrière, les pays de l’Est et l’Asie se bousculeront au portillon. Et ne croyez pas que ce soit pour s’imprégner du style français. Ils s’en moquent. 

C’est tout simplement pour posséder une adresse parisienne. Une présence dans la capitale mondiale de la mode et de la beauté, cela vaut de l’or. Et leur permettra de distribuer leurs produit dans le monde entier avec le label «Paris». 

Il est donc impossible de renverser la vapeur ? 

C’est un travail gigantesque à mettre en place. Cela demande un travail de toute l’industrie, à commencer par les plus hautes instances de la profession. Si tant est que cela représente encore une valeur, plutôt qu’un business.

Ressusciter un «chic français» est une manœuvre délicate. Cela commence dès l’apprentissage, se poursuit au long d’une carrière avec la mise en place de valeurs culturelles. Même si les «décideurs» mettaient cela en place aujourd’hui, nous ne verrions les résultats que dans une quinzaine d’années. Et pourtant, sans cet effort, notre profession n’a pas fini de souffrir et d’être un sujet de préoccupation constant pour les ministères et les services publics. La balle est dans notre camp. 

Propos recueillis par Siska von Saxenburg. 

 

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