Depuis le best-seller de Giulia Enders, «Le charme discret de l’intestin», notre ventre et son microbiote font l’objet de toutes nos attentions. Chaque année, des milliers d’articles et de nombreux livres viennent convaincre les indécis que leur second cerveau se situe en lieu et place de leur paroi intestinale.
A l’origine de ce spectaculaire engouement, les récentes découvertes autour du microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des micro-organismes - bactéries, virus, parasites ou champignons non pathogènes - qui vivent dans l’intestin grêle et le côlon, l'acidité gastrique rendant la paroi de l'estomac quasi stérile, comme le rappelle l’Inserm sur son site.
Son rôle dans les fonctions digestive, métabolique, immunitaire et neurologique est ainsi mieux connu, ouvrant de nouvelles pistes pour la recherche de nouveaux traitements. Mais ces découvertes ont aussi donné de nouvelles idées aux laboratoires, qui lui ont trouvé un allié de taille : les probiotiques.
En cas de baisse de régime, notre «deuxième cerveau», qui réunit à lui seul environ 100 000 milliards de micro-organismes, bénéficie donc d’un médicament «miracle» : des bactéries avec de jolis noms - lactobacillus plantarum, bifidobacterium longum… -, qui viennent apporter de la diversité là où son appauvrissement est supposé provoquer toutes sortes de pathologies.
La boucle est donc bouclée et la présence des probiotiques dans tous les rayons des pharmacies et parapharmacies l’atteste : les consommateurs en redemandent. Selon une étude Xerfi, publiée en février, ce «segment», qui progresse de 5% chaque année, a enregistré un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros en 2018.
«Encore confinées à la santé digestive et immunitaire, ces fibres et bactéries se démocratisent et intègrent dorénavant la composition de compléments alimentaires sur les segments de la minceur, des soins féminins intimes, du stress, de la santé cardiovasculaire ou encore de la mémoire», notait la société d’études.
Des preuves d’efficacité insuffisantes
Problème : la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) estime que l’emploi du terme «probiotique» est illégal, car il ne correspond pas à la définition de l’OMS, rappelle Que Choisir. Les fabricants sont donc devenus «champions au jeu du chat et de la souris», pour contourner l’impossibilité réglementaire d’inscrire des allégations santé liées aux probiotiques, affirment les auteurs de l’enquête.
L’autre zone grise de ce marché en plein boom, ce sont les preuves d’efficacité. Elles «sont souvent absentes parce que les bactéries (dont les probiotiques) forment une famille très nombreuse, dont chaque rejeton présente des caractéristiques bien différentes et souvent mal connues», relève le magazine de l’Union fédérale des consommateurs (UFC).
Joël Doré, microbiologiste et directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), cité par Que Choisir, enfonce le clou : «Les effets sont dépendants de la souche, on ne peut pas extrapoler les résultats de l’une à l’autre. Or, de nombreuses sociétés mettent des souches de probiotiques sur le marché sans les avoir testées».
Des données souvent contradictoires
Mais qui dit diversité, dit aussi mélange des souches, et là, le concept passe mal auprès des scientifiques interrogés par le magazine. «Une idée reçue veut que les mélanges soient plus efficaces, mais rien ne le prouve, et on ne peut exclure les antagonismes entre différentes souches», tranche le Pr Philippe Marteau, gastro-entérologue à l’hôpital Saint-Antoine de Paris, qui exclut, par ailleurs, un lien automatique entre la quantité de bactéries et l’importance de l’effet.
Enfin, dernier point soulevé par le magazine : aucune souche ne se distingue par ses résultats incontestables. «Les données issues de décennies de recherches sur l’efficacité des probiotiques dans la prévention et le traitement des maladies demeurent contradictoires, controversées et déroutantes», indique une synthèse publiée en mai dans la revue Nature Medicine.
Ainsi, pour compliquer la question, les microbiotes de certains individus seraient «hospitaliers» vis-à-vis des bactéries probiotiques, alors que d’autres y seraient «résistants», poursuit le magazine. Même chez les personnes au microbiote «tolérant», les probiotiques consommés ne s’implantent pas dans la flore intestinale. «Leur seul intérêt éventuel serait donc passager», explique Joël Doré. Bref, le plus simple serait de modifier son alimentation, une solution qui semble «beaucoup plus raisonnable et à moindre coût», en conclut le magazine, qui jette un nouveau pavé dans la mare.
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