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Coiffeurs : des conditions de travail toujours aussi problématiques

13/09/2019 | gestion salon | Georges Margossian

 

Leur métier consiste à s’occuper des autres, à les embellir et, souvent, à les écouter. Mais il est rare qu’on se penche sur leur propre bien-être et les risques, notamment chimiques, auxquels ils s’exposent pour exercer leur activité. 

«Un salon de coiffure se transforme facilement en un chaudron d’expositions multiples», relève Laurent Vogel, chercheur en santé au travail à l'Institut syndical européen (ETUI), en Belgique, dans une étude publiée en 2018. Depuis quelques années, les alertes se succèdent : les substances chimiques empoisonnent le quotidien des spécialistes du ciseau et de la coloration.   

«Les risques chimiques sont massivement au rendez-vous. Une partie du travail se déroule avec l’utilisation d’eau et d’autres liquides. Cela cause des problèmes dermatologiques qui rendent la peau plus fragile», souligne Laurent Vogel. En 2017, un rapport de l’Anses a identifié près de 700 substances dans la composition des produits utilisés ou les atmosphères de travail, après avoir enquêté auprès d’une trentaine de salons spécialisés.  Plus de soixante substances ont été jugées «très préoccupantes» par l’agence. 

Les risques ? Asthmes et maladies de la peau font partie «des causes majeures de départ» dans la profession. Ainsi, quand un coiffeur a été sensibilisé par un allergène, il devient «très vulnérable, y compris à des expositions d’un faible niveau», poursuit Laurent Vogel. Au final, une double punition pour le professionnel, qui doit non seulement quitter son métier, mais aussi supporter un handicap le reste de sa vie. 

Les apprenties également concernées

Plus de 1 000 cas de pathologies professionnelles liées aux persulfates ont été recensés, relevait encore l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) en juin dernier. Outre les manifestations d'asthme et de dermatites allergiques, les experts ont recensé des cas de rhinites, d'urticaires, de choc anaphylactique et diverses maladies respiratoires. 

Classés comme sensibilisants, les persulfates d'ammonium, de potassium et de sodium sont utilisés pour leurs propriétés oxydantes dans les produits de décoloration des cheveux. Ils représentent la deuxième cause des asthmes professionnels liées à des expositions aux produits chimiques, selon l’Anses. 

Parmi les coiffeurs touchés par ces pathologies, un quart d'entre eux sont des jeunes travailleuses et des apprenties, note l’Anses. Les données transmises par d'autres agences sanitaires (Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Autriche et Danemark) confirment ce constat, poursuit-elle.   

L’avertissement n’est pas passé inaperçu. Dans la foulée, l’Union des entreprises de coiffure a annoncé qu’elle allait saisir la Fédération des entreprises de la beauté. Mais son président, Bernard Stalter, rappelait, à juste titre, que, si les coiffeurs ont une obligation d’information des clients sur la dangerosité potentielle des produits, sur certaines techniques, ils ne disposent d’aucune alternative. 

Des cancérogènes « probables »

La question est d’autant plus brûlante, que l’industrie cosmétique contrôle une partie du secteur, via des systèmes de franchise ou en participant au financement des établissements. En 2015, pour doper ses ventes, L’Oréal Professionnel a lancé un programme d’accompagnement de 6 000 salons en Europe, en leur proposant, outre la formation et les conseils en matière d'accueil et de services, de leur faciliter l’accès aux crédits bancaires. 

Plus grave : dans une monographie publiée en 2010, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’OMS, a conclu que les expositions professionnelles des coiffeurs devaient être considérées comme des cancérogènes probables (classification 2A). Les auteurs pointent aussi «un risque accru de cancer de la vessie chez les coiffeurs masculins», liés à l’utilisation de colorant.

Les coiffeurs sont ainsi pris en tenaille entre leur métier, tourné vers le bien-être et le réconfort, et la nécessité de se prémunir contre les risques chimiques. Pas facile, en effet, de recevoir sa clientèle avec des gants et un masque «qui évoqueraient en permanence la toxicité́ des substances utilisées», s’interroge Laurent Vogel. 

Reste des conditions de travail souvent problématiques, la ventilation de nombreux salons est insuffisante et la coloration et les permanentes sont réalisées dans des zones rarement séparées des autres postes de travail… A cela s’ajoutent les troubles musculo-squelettiques (TMS) qui n’épargnent aucun professionnel : travail en position debout, tête baissée vers le client, bras maintenus de façon prolongée au-dessus des épaules… 

La morphologie féminine souvent ignorée

«Les mouvements répétitifs de la main et du poignet sont aggravés par le fait que souvent les ciseaux, les brosses ou les sèche-cheveux ne sont pas adaptés ergonomiquement à la main de la coiffeuse et à l’activité́ qu’elle entreprend», estime Laurent Vogel, qui observe, par ailleurs, que la conception des salons est «rarement adaptée aux caractéristiques de l’activité́ de travail», les chutes et les glissades étant la première cause d’accident dans le secteur de la coiffure. 

Ces risques sont très souvent ignorés dans les petites entreprises, rappelait l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) en 2018. La question du genre est aussi peu évoquée. Selon Sandrine Caroly, chercheur en ergonomie à l’Université Grenoble Alpes, les TMS résultent souvent d’un manque de réflexion sur l’adaptation du poste à la morphologie féminine. 

«Les stéréotypes se construisent sur une connaissance biaisée des liens entre santé, travail et genre. Cela conduit à des erreurs de diagnostic de la part du médecin, à une cécité de l’employeur et de la salariée elle-même», écrit l’universitaire dans un récent article. Une particularité que l’on met peu en avant dans la coiffure : la profession est composée à 80% de coiffeuses en Europe. 

Quid de la charge mentale ? 

Enfin, au-delà des risques chimiques et des TMS, un autre phénomène est de plus en plus mis en avant par la profession : la charge mentale. Selon une étude du réseau Everest, «les causes peuvent être un manque de définition ou une incompréhension de la demande, mais aussi un décalage entre l’idée que le client se faisait de la coiffure de telle ou telle personnalité appliquée à lui-même et la réalité». 

Les clients récalcitrants ne sont qu’une partie du problème. «Le seul travail sur le corps des clients ne suffit pas à définir le métier. Il faut être capable de prendre soin du client aussi bien sur le plan esthétique que sur le plan psychique», assure Diane Desprat, auteur d’une thèse de sociologie sur le sujet*.  

Et ces risques invisibles sont loin d’être marginaux. «Les professionnels doivent (…) écouter et supporter les épanchements des clients tout en conservant un rôle passif» : une «sollicitation émotionnelle» parfois difficile à contenir et qui «peut à terme fragiliser», constate la sociologue. Mais les coiffeurs, eux, qui les écoute ? 

(*) « Qu'est-ce qu'on vous fait aujourd'hui ? » : un ethos professionnel des coiffeurs : entre travail émotionnel, relation de service et dispositions genrées et de classe : le cas des coiffeurs. Thèse soutenue le 4 décembre 2017 à l’université Paris 10. 

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