Profession bien-être : Il y a encore dix ans, on comptait très peu d’échoppes de barbiers. Aujourd’hui, on assiste à une éclosion un peu partout en France, avec plusieurs ouvertures par semaine. Pourquoi cet engouement ?
Olivier Sittoni :Il y a beaucoup de raisons ! La plus évidente est une question de mode. Plus de 58% de Français portent aujourd’hui la barbe, la moustache ou le bouc. A l’instar du maquillage pour les femmes, la barbe permet de styler un visage. Et même les hommes glabres redécouvrent aujourd’hui la sensation d’un rasage à l’ancienne, ce que les Anglo-saxons appellent le grooming.
Mais ils pourraient se rendre dans un salon de coiffure mixte pour le faire ?
Franchement, en tant qu’homme, et je suis loin d’être le seul, je ne me sens pas à l’aise de me faire tailler la barbe dans un univers rose bonbon, à côté d’une femme qui se fait faire des mèches ! D’autant que si tous les barbiers ont obligatoirement un CAP coiffure, les coiffeurs, eux, n’ont pas forcément les compétences pour ces prestations.
Ils doivent, en effet, se spécialiser grâce à des formations privées ou des stages chez un maitre-barbier. Du coup, l’option «coupe homme et entretien du système pilo-facial» est réapparue dans le programme du BP. Il faut de six mois à un an de formation pour être considéré comme barbier. Et cela se comprend ! Après tout, le client va se retrouver avec un spécialiste, équipé d’un coupe-chou le long de sa gorge. C’est une sacrée marque de confiance.
Les barbiers fidélisent donc facilement leurs clients ?
Oui. Un client satisfait n’ira pas voir ailleurs. Il existe d’ailleurs une variété de barbiers, comme il existe une variété d’hommes. Vous avez le spécialiste hip-hop, ou le coiffeur rétro style années 1930, ou encore le spécialiste de la barbe 1900. Plus encore qu’un coiffeur classique, le barbier doit faire preuve de qualités de visagiste. Il doit cerner au plus juste le besoin de son client, et savoir raser de près en utilisant coupe-chou, rasoir et ciseaux.
Une fois cette relation de confiance établie, le passage chez le barbier devient presque une addiction. Pour garder un poil soyeux, le client revient en moyenne toutes les deux semaines. De quoi s’assurer un carnet de rendez-vous bien rempli. En fait, plus une barbe est soignée, moins on supporte de la voir partir en vrille ! Certains passent dans le fauteuil toutes les semaines.
Travailler sur la barbe, c’est travailler sur une partie intime du corps. Comment s’étonner que le client refuse de changer de barbier ? D’autant plus qu’un moment passé dans un barber shop, c’est aussi un moment de détente et de bien-être.
«Bien-être», le mot n’est-il pas un peu trop fort ?
Absolument pas. La force des barbiers, c’est d’avoir su renouveler le genre. Alors que les salons féminins déclinent de plus en plus, les barbiers ont su recréer un univers masculin, en accord avec la clientèle qu’ils voulaient attirer. Ils ont ouvert des corners dans des magasins de motos, des bars à vin ou à bières, mais aussi de petits salons rétro et sobres : tout dépend de la personnalité du barbier et de ses clients. La réussite vient principalement de cette adéquation entre le barbier et sa clientèle.
Le bien-être vient aussi de ce sentiment de confort, d’être «entre soi». Et du coup, le barbier n’a pas beaucoup d’efforts à faire pour vendre des produits de soin pour entretenir la barbe à domicile. La prestation se vend d’elle-même ! Ce qui explique le succès de certaines marques cosmétiques destinées aux hommes, qui se sont multipliées depuis quelques années. Les hommes se sentiront toujours plus à l’aise pour acheter un produit cosmétique dans un univers masculin, plutôt que dans une parfumerie ou un salon de coiffure mixte…
Les barbiers drainent-ils une population plus jeune qu’un coiffeur classique ?
Je dirais bien que le barbier attire toutes les générations, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Les millennials et la génération Y ont adoubé le métrosexuel, puis le hipster. Aujourd’hui, en adoptant la barbe, ils se distinguent aussi de la génération de leurs parents, les ex-soixante-huitards chevelus et hirsutes, qui affichent maintenant un visage rasé de près, par jeunisme.
Entre 25 et 40 ans, on porte la barbe comme un signe de maturité, mais pas question d’avoir le poil débraillé ! Plutôt que donner dans le trip «roots» des années 1970, ils associent la barbe et la moustache avec l’obsession pour le rétro, les clubs anglais et les années 1930.
Cela n’explique pas entièrement le succès des barbers shops…
Le vrai secret des barbiers, c’est de savoir communiquer ! Là encore, ils se sont distingués des salons mixtes. Au contact du client d’abord. En soignant leur look, cool et décontracté, et celui de leur barber shop : poteaux lumineux aux spirales tricolores, larges fauteuils avec appuie-tête, repose pieds et accoudoirs, ils envoient des signaux clairs à leur audience.
Et surtout, ils maîtrisent le numérique. C’est de leur génération, la majorité des nouveaux barbiers qui s’installent ont entre 25 et 40 ans, l’âge de leurs clients. Plus à l’aise avec le digital que leurs confrères classiques, ils ont recours plus facilement à des logiciels de réservation en ligne et utilisent Instagram comme principal vecteur de communication.
Ils photographient leurs plus belles réalisations, avec l’accord des clients, bien entendu, et les publient sur Instagram, misant sur les partages ultérieurs. Et cela fonctionne ! Certains salons se sont lancés uniquement comme ça, sans autre forme de publicité. Ils commencent à afficher de plus en plus de followers, alors que les salons féminins stagnent sur Facebook.
Les barbiers vont-ils continuer à progresser ?
Il y a du travail pour tout le monde. On ne reviendra pas en arrière, on ne fait que rattraper notre retard sur les pays anglo-saxons. Les grandes franchises, comme Dessange et Provost, ajoutent déjà des services de barbiers à leur carte. Et on retrouve des corners de barbiers dans les hôtels de luxe et les grands magasins. Donc, oui, barbier est toujours un métier d’avenir. De plus en plus !
Le Congrès des barbiers français se déroulera au Parc des expositions de Marseille, les 29 et 30 mars 2020.